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« du je au nous », revue Checkpoint n°3

du je au nous

« du je au nous », revue Checkpoint n°3

—2012.10.15

Ce qui m’interpelle autour du “Nous”, c’est la translation du “Je” au “Nous” et comment elle se fait au regard d’oeuvres de certains artistes contemporains en particulier qui oscillent entre ces deux pronoms personnels. Ils créent une certaine distanciation critique qui ouvre de nouvelles modalités d’actions dans notre époque d’émergence.

Le côtoiement de l’instance du “Je” et de celle du “Nous” apparaît comme particulièrement singulier et problématique dans la relation que nous entretenons avec le monde, ce “Nous“ où le “Je“ est modulé par la présence de l’autre et qui agi par lui. Si pour reprendre la formule de 1c’est tout d’abord à “un double Nous que 2 seront alternativement le et l’autre” . Il s’agit donc de comprendre comment l’opération de déplacement linguistique se fait en posant la question de sa réception dans un monde où le rapport du “Je” au “Nous” fait partie d’enjeux qui peuvent parfois trouver leur place dans le désir de partage d’une collectivité ou d’un groupe.

Dans un premier temps, j’évoquerai comme mode opératoire de la translation du “Je” au “Nous” le rapport qu’on peut entretenir aux archives comme l’espace même de ce déplacement. Le travail de l’artiste Andrea Stultiens donne ainsi par exemple la possibilité de partage d’identification d’images d’Uganda au public via les réseaux sociaux en utilisant ce dispositif pour associer les gens ensemble autour de ce même sujet et en fédérant les personnes autour de ce “Nous”.

Andrea Stultiens a choisi de travailler sur des collections d’images familiales que ce soit en Hollande ou ailleurs qui l’ont amenée à travailler sur un fond d’archives d’un révolutionnaire en Uganda qui s’appelle Kaddu. Pour le Kaddu Wasswa Archive, elle a réalisé un livre en 2010 qui restitue la façon dont les archives de Kaddu ont été constituées durant les périodes de résistance. Ce qui l’intéresse est d’avoir d’autres points de vue sur les archives et comment « l’histoire nous parle de l’histoire, comment la photographie est aussi un travail de narration pour faire réagir et penser à l’histoire de l’Uganda en particulier ». Pour cela, elle entreprend une formidable aventure de digitalisation d’images, ce qu’elle fait notamment en lançant une grande campagne sur Facebook pour convier les gens envoyer/commenter ces images historiques. History in progress, Uganda est le fruit d’une étroite collaboration avec l’artiste Ougandais Rumanzi Canon et le cameraman Ssebuufu Ben.

Dans un deuxième temps, j’ai souhaité parler des droits d’exploitation de la typographie comme autre élément de passage du « Je au Nous », comme adhésion sous-jacente à une certaine esthétique, voire une certaine identité, ce à quoi la question du « Nous » renvoie inévitablement. L’artiste Hinrich Sachs a proposé en 2001 un projet bien particulier qui s’intitulait “International Auction of the Basque typefaces” et qui mettait en perspective la façon dont une communauté est susceptible d’avoir ou pas avec son patrimoine typographique une relation et jusqu’où cette collectivité est prête à aller pour la faire sienne ? L’artiste a mit en relief l’omniprésence de l’utilisation de ces fontes de caractère au Pays Basque sous la forme d’une chorégraphie et d’une conférence avant la vente. En effet, l’”Euskara” est décliné non seulement sur la majorité des produits “locaux“, mais elle est aussi associée à un contexte territorial fort qui revendiquait fortement à ce moment-là son autodétermination (par référendum, qui est aussi un mode de translation passionnant du “Je“ au “Nous“). Image de la présentatrice TV

Hinrich Sachs a ainsi organisé cette vente aux enchères des copyrights de 14 fontes typographiques “Euskara” avec la complicité de 3. Il était mentionné que les droits d’exploitation étaient en possession d’une personne qui les avait digitalisées. En amont de cette vente un important symposium a été organisé par les initiateurs du projet, qui ont enrichit le débat qui tournait autour de la notion de folklore, et l’identité Basque au regard de ce copyright. Finalement, il a été annoncé face aux medias le jour même de la vente, qu’elle ne pouvait avoir lieu, puisqu’aucun acheteur ne s’est manifesté. Le projet d’Hinrich Sachs renvoie directement à la question du “Nous“ et comment les dispositifs de spéculation les plus attrayant n’ébranlent pas le “Nous“ basque. Ce travail “International Auction of the Basque typefaces” est un bon exemple de démonstration du refus de marchandisation de la collectivité, comme processus d’émancipation des personnes sur leur propre identité dont parfois ils souhaitent aussi peut-être s’affranchir ?

Dans un tout autre registre, l’artiste conceptuelle Adrian Piper, a proposé dans son œuvre 4(1983 ; 00:15:17) une pièce vidéo basée sur une performance interactive à l’Université de Californie, Berkley qui va bien plus loin que juste l’idée de performance. Cette vidéo pose le statut ambigu de la musique commerciale Afro-Américaine et de la danse disco comme contribuant sérieusement à l’art et la culture américaine. Dans sa performance elle apprend à l’audience comment on doit écouter et danser cette musique et cette vidéo montre les réactions multiples du public.

Adrian Piper5 est la seule femme artiste d’origine afro-américaine qui a appartenu au groupe d’artistes ‘Conceptuels’ et qui dans les accoutrements qu’elle portait début des années 70, posait déjà la question du genre, de la représentation populaire et du “Nous“ associé. Adrian Piper considère la construction sociale de la question identitaire indissociable et dans ses performances elle pose ainsi les limites de la responsabilité personnelle vis à vis du groupe et donc du “Nous“, pour parler de la discrimination et de l’apartheid en particulier dont les enjeux dépassaient ceux de l’Afrique du Sud.

Au travers de ces trois exemples on comprend ainsi que dès qu’on questionne le « Nous », on peut se trouver dans l’engagement ou le refus de marchandisation des personnes. Doit-on associer forcément la translation du “Je“ au “Nous“ à la question de l’universalité ou plutôt à la notion de convergence qui permet de nouvelles formes de participation et de collaboration – voir d’intelligence collective ? Comme le dit Julia Kristeva en 1988 pour déjouer le transfert « la dynamique majeure de l’altérité, de l’amour/haine pour l’autre, de l’étrangeté constitutive de notre psychisme – est telle qu’à partir de l’autre, je me réconcilie avec ma propre altérité-étrangeté de l’autre, que j’en joue et que j’en vis. La psychanalyse s’éprouve alors comme un voyage dans l’étrangeté de l’autre et de soi-même, vers une éthique du respect pour l’inconciliable. Comment pourrait-on tolérer un étranger si on ne se sait pas étranger à soi-même ? » . Nous venons de voir que sur un arc de temps de presque 50ans, les artistes déjouent et ouvrent les portes de nouveaux modes opératoires que les médias ont bien su exploiter. A ce titre on comprendra aisément la remarque d’6concernant la politique de l’utopiste critique, qui se fonde en revanche sur l’idée de l’accroissement du pouvoir de soi (empowerment) ; celle du pessimiste critique sur l’idée de victimisation. La première s’intéresse à ce que nous faisons avec les médias, la seconde à ce que les médias font de nous. Pour que ce processus puisse retrouver la forme du “Nous“ un mirage de démocratisation est né avec Wikipédia, qui est à la fois la plus grande porte ouverte à la pensée monolithique et à toutes les formes de partages si cette éthique du respect est appliquée. Logiquement, c’est dans la présentation de cette plateforme de savoirs que j’ai par ailleurs noté le plus de “Nous“. Pour que ce processus puisse fonctionner, toutes les personnes qui s’y impliquent doivent respecter la diversité et jouer la carte de l’inclusion : « A mesure que nous grandirons, c’est probablement parmi nos auteurs et nos lecteurs que nous trouverons de nouveaux contenus…….Les gouvernements totalitaires et les institutions politiques quels qu’ils soient ont donc toutes les raisons de s’opposer à Wikipédia. Nous créateurs de Wikipédia faisons confiance à la compétence des lecteurs, à leur capacité à se forger par eux-mêmes une opinion »…… et cela fonctionne, pour moi, pour vous et donc pour “Nous » aussi ?

Par dessus normes et dogmes Enseignés, par-dessus les lignes D’enfants appliqués, écrire Encore. D’une langue neuve ? Une langue qui va et vient Entre hier et demain, entre Le proche et le lointain ? Entre vos liens et vos déliés, Emerge cette géographie Bruissante de “je” et de “nous”.  7

Cécile Bourne-Farrell, octobre 2012

↑ 1Benveniste “Problème de Linguistique Générale”, Paris, ed. Gallimard, 1966, p.253↑ 2Je et Nous Catherine Poisson, “du Je au Nous”, ed. Faux Titre, 2002 cet ouvrage met en perspective la relation particulière qu’entretenait le couple Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre.↑ 3Consonni Ce projet a été produit par Consonni, en collaboration avec la salle de vente Sala Moyua, Bilbao.http://www.consonni.org/en/proyecto…↑ 4« Funk Lessons », Edité et dirigé par Sam Samore, produit par Tom Orden. Cette œuvre a également été montrée dans « Au-delà du spectacle », Centre Georges Pompidou, nov. 2000-8 janv. 2001↑ 5Adrian Piper Portrait de l’artiste par Elvan Zabuyan dans les archives de la critique d’art, n°22, 2003http://www.archivesdelacritiquedart… et Adrian Piper, John P. Bowles, ed.Duke press University, 2011↑ 6Henry Jenkins, « Démocratiser la télévision ? La politique de participation ? », 2006, in « Cultural Studies », anthologie, ed Armand Colin, 2008, p.336↑ 7Pascal Marthine Tayou, Extrait du catalogue de l’exposition de l’artiste “Collection Privée”, Parc de la Villette pavillon Paul Delouvier, 2012, p. 20

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